[Retour sur] L'interview live #3 : La thèse au temps du confinement

Lors du live du vendredi 17 avril, Open Law a souhaité s’intéresser au travail de thèse et de recherche en temps de confinement. Comment le contexte a t-il modifié les pratiques des doctorants, directeurs de thèse et services de documentation des universités ? Quelle incidence ont eue les initiatives qui ont émergé depuis le début du confinement (open access, etc.) ? Quel impact aura cette crise sur le long terme ?

Nos invité.e.s ont tenté d’apporter un début de réponse en partageant leurs expériences et perceptions sur cette période très particulière. De l’avis des intervenant.e.s, si la situation reste inégale suivant le domaine ou la temporalité de la thèse (période de recherche ou de soutenance), ou encore selon les moyens financiers et techniques des établissements, tout n’est pas noir dans cette période...

Malgré une adaptation précipitée et des blocages administratifs irritants, l’optimisme est de mise quant à la capacité de chacun.e à assurer ses fonctions. L’utilisation d’outils de visioconférence entre les directeur.rices de thèse et les doctorant.e.s a permis la poursuite des échanges, particulièrement importants dans cette période où le sens de sa recherche peut évoluer et faire naître des doutes. Les bibliothèques universitaires ont elles pu poursuivre leurs formations à distance et continuer d’orienter les étudiant.e.s dans l’offre de ressources numériques, bien que la situation soit loin d’être égale selon les territoires. Les initiatives des éditeurs pour l’ouverture de leurs ressources est aussi accueillie de façon positive, mais il y a un manque de lisibilité pour les étudiant.e.s qui n’en sont pas forcément informé.e.s.

Au-delà, la période appelle à des questionnements profonds sur la façon dont on fait de la recherche. Le confinement ouvre le champ des possibles et des besoins : les envies de pratiques plus interdisciplinaires et collaboratives - trop rares en droit - ou encore l’ouverture de la recherche et des bibliothèques se font plus criants.

Invité.e.s :

LVD/ Laszlo Van Daal, doctorant à Paris I

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BBB/ Bénédicte Bevière-Boyer, MCF Paris 8, directrice de thèse, spécialiste en droit de la santé

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IG/ Isabelle Gras, Service Commun de la Documentation (SCD) Aix-Marseille Université

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Intervieweurs :

SSA/ Sumi Saint Auguste

JG/ Jean Gasnault

LS/ Lucie Sztejnhorn

 

Retranscription des échanges

SSA : Aujourd’hui, on parle abondamment de la recherche en matière sanitaire et médicale, mais de nombreuses questions juridiques se posent… Le contexte actuel a-t-il modifié en ce sens votre positionnement de chercheur, votre motivation dans votre travail ?

LVD : Personnellement, cela ne change pas beaucoup de choses dans mon travail de thèse, car j’en suis encore au début, c’est-à-dire dans une période de recherche et de prospective. C’est bien plus compliqué pour ceux qui sont en fin de thèse et doivent préparer leur soutenance ou soutenir. Bien sûr, cela a une influence sur la façon dont on fait sa thèse. Cela met par exemple en lumière le travail solitaire du thésard. Avoir un directeur de thèse très impliqué, pouvoir échanger régulièrement sur ses doutes etc. sont des facteurs encore plus importants qu’en temps normal. La période actuelle implique aussi un changement de vision sur la thèse, et pose de nouveaux questionnements…

BBB : En tant que directrice de thèse, on incarne le laboratoire, le centre de recherche. Dans les faits, l’expérience de confinement, on l’a toujours eue. L’enseignant-chercheur se situe d’ordinaire dans une bulle, en tête-à-tête avec son ordinateur, ses lectures, ses réflexions… tout cela se poursuit. Mais cette expérience amène d’autres visions. Cette réunion, par exemple, n’aurait pas eu lieu de la même façon, et d’autres exemples sont à noter (comme le hackathon Polytechnique/HEC/Sciences Po). On se rend compte que de nouvelles choses peuvent se faire pour élargir la façon dont on fait de la recherche, de façon générale.

IG : Outre la question des services documentaires à distance, c’est la question du lien social qui est la plus prégnante. Pour les bibliothèques, l’interaction avec les usagers et notamment avec les chercheur.e.s est très importante. Aujourd’hui, on constate une continuité de cette médiation par le biais de chat en ligne qui permet aux bibliothécaires de continuer à guider et orienter les lecteurs dans leurs recherches documentaires. La question se pose de comment occuper un rôle de « filtre », faire en sorte que l’usager ne se perde pas dans l’offre de ressources en ligne qui est vaste mais aussi face aux fake news qui circulent. C’est cet objectif qui a conduit le SCD d’Aix-Marseille Université a proposé un guide en ligne avec une sélection de ressources fiables sur les différentes dimensions du Covid-19 (NDLR : Voir les ressources suggérées ci-dessous).

LS : Quel impact concret le confinement a eu sur votre façon de travailler? Quelles ont été les mesures de soutien proposées par votre université ?

LVD : Comme déjà évoqué, cela n’a pas vraiment d’impact sur mon travail à ce stade, mais cela renforce la nécessité de se fixer des objectifs quotidiens et hebdomadaires pour rester concentré. En fait, tou.te.s les doctorant.e.s ne sont pas touché.e.s de la même manière, notamment entre les sciences “dures” ou les sciences “molles”. Pour les sciences dures, c’est une catastrophe ! Les sciences humaines sont moins impactées. Mais cela influence inévitablement la poursuite des recherches. Par exemple, pour mon sujet (NDLR : Valorisation de la donnée numérique dans le secteur public : cadre juridique et gouvernance), qui concerne l’innovation, il s’agit d’intégrer les changements actuels dans mon travail. Cela met l’accent sur la nécessité d’échanges entre les différentes disciplines, le besoin de décloisonner et d’innover dans sa pratique.

BBB : Oui, il faut absolument repenser notre manière de travailler. En droit, la pratique reste trop classique, dépassée. Il serait pertinent d’intégrer du pluridisciplinaire dans tous les sujets, car le droit s’intéresse à toutes les pratiques. A Paris VIII (Vincennes / Saint-Denis), on a actuellement des problèmes de stages (au MESRI) qui ne sont pas autorisés car les doctorants ne peuvent pas avoir de convention de stage. Le poids de l’administratif apparaît comme très bloquant.

IG : Tout cela appelle effectivement à un enrichissement de compétences pluridisciplinaires. L’exemple de la thèse de Laszlo est très intéressant car il intègre le traitement de données. Les bibliothèques universitaires sont un acteur clé de la chaîne du livre en participant notamment à la diffusion des publications scientifiques, mais les chercheurs produisent également leurs propres données de la recherche. Il est donc nécessaire de les accompagner dans la gestion et la diffusion de ces données : c’est d’ailleurs aujourd’hui une des missions qui relève de la cellule science ouverte du SCD AMU à laquelle je fais partie. Des formations en science ouverte sont à ce titre proposées notamment aux doctorants. Pendant la fermeture des locaux universitaires, avec le soutien du collège doctoral, nous avons souhaité maintenir ces formations en les proposant en ligne aux doctorants d’Aix-Marseille Université (NDLR : Voir les ressources suggérées ci-dessous). Ces sessions de formation individuelles permettent davantage d’individualisation, les retours des participants sont positifs. Concernant l’offre documentaire, on note l’importance de la complémentarité entre le papier et le numérique. Au niveau d’Aix-Marseille Université, nous avons proposé un “petit guide de survie sans les documents imprimés” (NDLR : Voir les ressources suggérées ci-dessous). Il faut saluer les initiatives des éditeurs académiques suite à l’appel de Couperin, l’ADBU et Eprist.

JG : On a vu beaucoup d’initiatives d’ouverture de fonds ou de fils d’info (notamment de la part d’éditeurs juridiques) du fait du confinement ; est-ce que cela a une incidence sur vos travaux ?

IG : Il y a en effet eu un recensement des initiatives de la part des éditeurs juridiques via Couperin/Juriconnexion (NDLR : Voir les ressources suggérées ci-dessous). On observe des actions d’ouverture de ressources mises en place très rapidement. C’est extrêmement précieux notamment pour les établissements abonnés aux seuls exemplaires papier. Il faut souhaiter que cette dynamique d’ouverture se poursuivra par la suite.

LVD : Ma méthodologie consiste d’abord à m’attaquer à une notion en consommant les informations qui traitent du sujet précisément. Très souvent, cela se fait au laboratoire de recherche ou à la bibliothèque. Cette ouverture des éditeurs vient donc pallier le manque de ressources. Reste quand même le sentiment qu’on ouvre des accès par-ci par-là, mais les licences d’utilisation des bibliothèques sont déjà très fournies. L’UNJF (Université Numérique Juridique Francophone) a elle ouvert tous ses accès. Ma première ressource reste le portail cairn.info. Les initiatives des éditeurs pour ouvrir leurs fonds restent assez opaques et les étudiants sont peu informés des accès donnés.

SSA : Le paysage est très contrasté, avec des universités très proactives. Par ailleurs, il faut préciser que beaucoup d’éditeurs ont ouvert des ressources documentaires sur la mise en œuvre des dispositions récentes pour viser, dans la période actuelle, les juristes qui accompagnent les acteurs en crise en ce moment. C’est un autre registre documentaire que celui de la recherche et de l’Université.

BBB : A Paris VIII, la bibliothèque a fonctionné comme d’habitude, mais elle dispose déjà d’un bel accès. Nous sommes privilégiés, alors que les bibliothèques sont un bien public, et devraient être ouvertes pour tout le monde, dans la mouvance open bibliothèque. On ressent la nécessité de changer de dimension.

IG : Oui, il y a cette volonté aujourd’hui en bibliothèque de s’adresser à tous les usagers (voir les plateformes HAL, OpenEdition et les ressources en open access notamment). Construire une Open bibliothèque est un beau projet sur lequel il faut continuer de travailler, notamment pour les sciences juridiques.

JG : Il y a aussi un projet institutionnel d’ouverture de toutes les données en matière de santé, donc en droit de la santé.

SSA : Pensez-vous que ce que l’on vit va impacter votre façon de travailler au-delà du confinement ?

BBB : Oui, cela permet de réfléchir, notamment sur l’éthique. Aussi, depuis plusieurs années, on cherche à faire rentrer les chercheurs en droit de la santé dans l’entreprise. Aujourd’hui, on poursuit dans cette volonté que les étudiants aillent dans cette voie, mais on se heurte au problème de financement des formations professionnelles en droit de la santé et numérique, alors qu’elles pourraient ouvrir de belles perspectives.

LVD : Oui, il faut se servir de cette période pour amener du nouveau dans les labos, développer de nouvelles compétences chez les doctorants, et enrichir nos méthodes de recherche. Aussi, de plus en plus de thèses ressemblent à des synthèses… il faut profiter de ce décloisonnement pour donner un nouveau souffle à la recherche.

IG : On se rend compte que certaines missions peuvent être réalisées de manière satisfaisante en télétravail. Pendant cette période singulière, les bibliothécaires ont d’ailleurs lancé de multiples initiatives intéressantes, recensées sur le site du MESR. Certaines de ces initiatives seront d’ailleurs peut-être conservées par la suite. Néanmoins, la bibliothèque en tant que lieu d’accueil du public et lieu d’accès documentation papier me semble être incontournable.

QUELQUES RESSOURCES

Sur les initiatives à Aix-Marseille Université :

Au niveau national :

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